Petit manuel à destination des journalistes, des communicant(e)s et des citoyen(ne)s averti(e)s, pour un usage raisonné et efficient de la vérification d’informations.

En septembre dernier, j’ai été amené récemment à co-organiser, pour l’association Camp’TIC, un événement avec Rue89MOOC sur le sujet, ô combien d’actualité, du Fact-Checking. Dans le cadre de l’animation de cette session sur les réseaux sociaux, j’ai synthétisé près d’une cinquantaine de sources pour vous offrir la substantifique moëlle de la vérification d’informations, en une infographie ! Je vous en livre ici les détails.

Historique

En dépit de certaines croyance, le Fact-Checking n’est pas une pratique récente. Laurent BIGOT, journaliste & maître de conférences à l’EPJT, nous précise qu’en « 1923, le magazine Time est le premier à constituer une équipe de fact-checkeurs » (Ina Global). Le mouvement s’est par la suite catalysé, aux États-Unis, autour des élections présidentielles et de la quête de vérité en matière de discours politique. Un des outils qui a marqué son époque est le « Truth-o-meter » élaboré par PolitiFact dès 2007, qui vise à analyser la véracité de la parole des hommes politiques américains, et à la matérialiser sous forme d’une jauge. Notez au passage que cette matérialisation comporte des nuances et que la vérité n’est pas toujours aisée à déterminer. C’est certainement ce dispositif qui a inspiré le Véritomètre mis en place par OWNI et iTélé lors des élections présidentielles de 2012 en France.

Contexte

Je dirais qu’il y a principalement 2 leviers à la montée en puissance du Fact-Checking. Le premier repose sur le développement des technologies mobile : la forte pénétration des smartphones sur le marché accompagné par l’accroissement de la consommation d’informations inhérent à ces technologies. Le second levier repose le développement exponentiel du web social : aujourd’hui, chaque minute, 7 millions de Snaps sont postés sur Snapchat, 350.000 tweets sont postés sur Twitter et +400h de vidéos sont uploadées sur Youtube ! Face au raz-de-marrée des publications générées par les utilisateurs (UGC), comment faire la part des choses entre information, désinformation, mésinformation, fausse information… ?

Dès lors que vous utilisez les réseaux sociaux — ou le web en général — dans le but de vous informer, que ce soit dans le cadre d’une veille ou simplement pour partager les contenus qui vous plaisent, vous serez irrémédiablement happé(e) par le vortex du Fact-Checking. Pratique à la mode, dès les bancs de l’école, la vérification des faits (et si possible en temps réel) est devenue un Graal. Certains médias qui ne jurent plus que par elle en viennent à transformer cette fonction fondamentale du couteau-suisse journalistique en un véritable porte-étendard de la reconquête de leur audience. Cependant, tandis que les uns misent sur la transparence de cette vérification, les autres plus sceptiques y voient tout bonnement la fin du journalisme (Cf. Stéphane SOUMIER, Le Fact-Checking est en train de nous détruire).

Enjeux

Parmi les principaux enjeux (et vous en aurez certainement d’autres à l’esprit), se trouvent :

  • UGC vs journalisme : quelle est la part les contenus générés par des utilisateurs par rapport aux contenus publiés par des journalistes ou des professionnels de l’information (chercheurs, documentalistes, médiathécaires…) ? Si les professionnels sont formés, disposent d’une méthodologie, répondent d’une certaine éthique, qu’en est-il du quidam ?
  • Restaurer la confiance envers les médias face aux problématiques liées à l’accroissement des Fake News, l’opacité des algorithmes de contenus, le développement des bulles de filtre, la montée en puissance des Bots (robots qui publient automatiquement). Revenir aux sources d’un journalisme humaniste et humain.
  • Journalisme & numérique : les évolutions du métier & des pratiques journalistiques (data-journalisme…), notamment en lien avec le développement des médias sociaux. Le FactChecking envisagé comme une quête d’auctorialité ou de reconnaissance, avec de forts enjeux de fiabilité des médias, de nouvelles postures médiatiques, etc.
  • Circulation de l’information : accès à l’information en contexte de sur-information. Responsabilité de la production et du partage de ces informations.
  • Éducation aux médias (EMI) : former les enfants, les adolescents et les adultes (éducation populaire, empowerment, autonomie…) à une approche critique et pratique de la vérification d’informations.

Méthodologie

Vérifier un site Web

  1. Identifier le site web : Les rubriques « à propos » ou « mentions légales » sont particulièrement intéressantes à analyser car elles précisent généralement qui est l’auteur du site et quel est le cadre légal
  2. Vérifier la fiabilité des sources : Sont-elles indiquées (tout journaliste se doit de mentionner les sources des informations qu’il cite) ? Sont-elles légitimes, d’autorité, de notoriété publique… ?
  3. Vérifier l’orthographe : Un manque flagrant de correction orthographique ou syntaxique peut vous permettre de déceler l’usage d’un bot, par exemple, ou d’un traducteur automatique…
  4. Jetez un œil à la date de l’article : Est-elle précisée ? Si oui, est-elle surannée ou récente ?
  5. Si l’article est signé, vérifiez la fiabilité de l’auteur : Généralement, les journalistes et blogueurs signent leurs articles.
  6. Vérifier s’il s’agit d’un contenu dupliqué : L’information apparaît-elle sur d’autres sites ? Il est intéressant de remonter jusqu’à la source primaire, celle qui a publié l’information en premier.
  7. Valider la crédibilité de l’information, ne serait-ce que simplement avec un peu de bon sens !
(basée notamment sur cFactuel)

Vérifier une image

  1. À quelle date la photo a-t-elle été prise ? L’image est-elle datée ?
  2. Quel est l’auteur / créateur de l’image ?
  3. cette photo a-t-elle été prise exactement ?
  4. Est-ce que cette image correspond vraiment à ce qui est dit / ce qu’elle illustre ? Elle peut être tout à fait authentique mais, décontextualisée, elle aura une autre valeur informationnelle…
  5. S’assurer des droits de cette image en cas de réutilisation

Vérifier une vidéo

  1. Déterminer l’origine de la vidéo
  2. Vérifier la source primaire, particulièrement l’empreinte numérique de la vidéo et de son auteur et la présence de comptes affiliés (ces profils créés dns le seul but de relayer la vidéo, afin de lui donner davantage de résonnance médiatique)
  3. Déterminer la localisation géographique de la vidéo
  4. Vérifier la date de publication
  5. Vérifier le contexte, ce que raconte la vidéo, son paratexte…

Boîte à outils

Quelques pistes, non exhaustives, d’outils médiatiques et technologiques qui vous permettront d’affiner et d’optimiser votre Fact-Check. Accédez à la liste complète des références présentes sur l’infographie, en téléchargeant les signets (à importer directement dans votre navigateur).

Débunkers

Les 2 sites incontournables sont à mon sens Snopes (en ANG) et Hoax Buster (en FR) : tous deux traquent et déconstruisent implacablement les « légendes urbaines, folklores, mythes, rumeurs, fausses informations » et autres « canulars du web » ! Un autre site se distingue par ailleurs, qui travaille sur la vérification des éléments dans le champ juridique (Legal-Checking) : Les Surligneurs, créés par le centre de Recherche Versailles – Saint-Quentin Institutions Publiques (VIP) depuis janvier 2017.

Parmi les autres ressources remarquables, je vous indique 2 sites qui travaillent sur des aires géographiques qui ne sont pas toujours mises en avant dans le champ de la vérification d’informations : l’Afrique et l’Asie. Africa Check, fondée en 2012 et soutenue notamment par l’Agence France-Presse (AFP), est « la première organisation indépendante de fact-checking en Afrique ». Elle s’engage avec un haut niveau de professionnalisme, par le truchement de journalistes du Sénégal, du Nigéria, du Kenya et d’Afrique-du-Sud. La seconde agence que je souhaite vous indiquer est South Asia Check, fondée par l’association indépendante Panos Asie du Sud, et siège au Népal. Elle vise à « promouvoir l’exactitude et la responsabilité dans le débat public ».

Médias & Fact-Checking citoyen

Pour ce qui est de la France, il est difficile de passer à côté du média historique, Libération, qui dès 2009 s’est penché sur la question avec son service Désintox. Aujourd’hui, il propose désormais le service CheckNews, sémiotisé comme un « moteur de recherche », mais qui révèle en fin de compte la mécanique plus traditionnelle d’une équipe de journalistes fact-checkeurs [modifié le 05/10] qui propose 2 entrées en un même champ : un moteur de recherche (en saisissant quelques mots-clés dans le champs, un menu asynchrone apparaît, proposant le cas échéant d’accéder aux réponses déjà formulées) et un espace pour poser des questions à l’équipe de journalistes fact-checkeurs (en cliquant sur le bouton « Posez votre question »). Les 2 autres médias incontournables sont naturellement les Décodeurs du journal Le Monde, que l’on ne présente plus, et les Observateurs de France 24 qui pratiquent le fact-checking citoyen.

À l’international, je vous citerais le consortium Cross Check initié par Google News Lab et First Draft, et qui regroupe 37 médias français ainsi que de nombreuses rédactions internationales. Facebook est également de la course aux côtés de SciencesPo. Il s’agit d’un « projet de journalisme collaboratif » initié lors de l’élection présidentielle française de 2017.

Le précurseur, Fact Checker du Washington Post, occupe également une place de choix depuis 2007. Initialement lancé lors de la campagne présidentielle américaine de 2008, le service fut pérénisé en 2011. L’idée est de vérifier « les déclarations des personnalités politiques concernant des questions majeures, qu’elles soient nationales, internationales ou locales », notamment sur la base du fact-checking citoyen. Sémiotiquement parlant, ils utilisent de petits Pinocchios grimés aux couleurs de la bannière étoilée, ce qui donne un côté gaming plutôt amusant (bien que le « Pinocchio Test » soit tout à fait sérieux !) ^^

Recherche

Dans cette rubrique, nous regroupons l’ensemble des typologies de recherches, qu’elles soient de pure informations, d’images ou de vidéos.

La recherche avancée sur Twitter comme sur Google, constitue la base des outils de vérification d’infos. être rompu à ces techniques vous permettra grandement de gagner du temps. Plus spécifiquement, les outils de recherche inversée d’image sont particulièrement utiles : que ce soit à l’aide de Google Images ou TinEye. Les 2 outils fonctionnenet de la même manière : il suffit de copier-coller l’URL d’une image ou de glisser-déposer un visuel pour vérifier ses occurences ! Simple et efficace.

Un autre outil pratique, cette fois concernant la recherche de vidéos : Youtube DataViewer. Cette fonctionnalité proposée par Amnesty International (avec le concours de Youtube), permet de rechercher les occurences d’une vidéo sur Youtube exclusivement (mais c’est déjà un bon début pour votre recherche). Attention toutefois, comme toute recherche sur les vidéos, si celle-ci a été tronquée, ne serait-ce que très légèrement, il sera difficile de repérer les films similaires…

Enfin concernant plus spécifiquement les données de terrain (topographie, géographie, …), au-delà des désormais « classiques » Google Street View et Google Earth, 2 outils originaux se distinguent. Le premier, sunCalc, permet de localiser l’emplacement précis du Soleil à une date, une heure et un lieu donné sur la planète ! Parfait pour faire coïncider un cliché avec la réalité du moment. Le second outil est Weather & Meteorology de Wolfram, qui vous permet d’obtenir un bulletin météorologique pour une date et un lieu donné.

Technologies

En matière de technologies de recherche, il y a pléthore d’outils. Je vous en proposerai 2 qui me sont particulièrement utiles. Le premier, Jeffrey’s Image Metadata Viewer, semble sortir tout droit des années 80 (côté design), mais ne vous y fiez pas ! L’outil est particulièrement efficace s’il s’agit d’extraire les méta données d’images (et même de certaines vidéos), les fameuses données EXIF qui qualifient les photos (dimensions, géolocalisation, date, heure, format, compression…). Attention toutefois, la plupart des réseaux sociaux effacent ces méta données avant de publier les images. Enfin, InVID est une plateforme vidéo spécialisée « évaluation de la fiabilité des fichiers vidéo et du contenu diffusés via les médias sociaux ». Les outils profonds de recherche vidéos sont rares, et leur fiabilité toute relative (même s’il en est de même globalement pour le fact-checking en général), mais InVID est plutôt efficace dans sont genre puisqu’il combine détection, authentification et vérification des films. La technologie développée permet d’analyser tant le contenu vidéo que le fichier en lui-même (pour détecter d’éventuelles manipulations).

L’infographie

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Pour aller plus loin…